Les consommateurs sénégalais avaient accusé le coup, quand la Direction de Senelec avait décidé de réajuster, à la hausse, les prix de l’électricité, à compter du 1er décembre 2019. L’objectif était de permettre à Senelec de pouvoir assurer ses charges de fonctionnement qui devenaient insupportables. Des syndicalistes maison étaient alors sortis du bois pour dénoncer de nombreux travers dans la gestion, notamment le recrutement, à tour de bras, d’une clientèle politique originaire de Dagana, le fief électoral de l’ancien Directeur général, devenu par la suite ministre du Pétrole et des énergies, Mouhamadou Makhtar Cissé.

L’incompréhension était grande car la Société nationale d’électricité avait toujours été présentée comme un modèle de bonne gouvernance d’une entreprise publique. Le 16 décembre 2019, dans une chronique intitulée «La nécessite de faire l’audit de Senelec», nous nous interrogions sur cette situation, au risque de passer pour faire partie d’on ne sait quel complot contre Mouhamadou Makhtar Cissé. L’audit n’a pas été fait et on se rend compte qu’on aurait bien dû le faire pour situer les responsabilités et surtout pour qu’une telle mission pût servir de leçon aux nouvelles équipes dirigeantes. Le président du Conseil d’administration de la Senelec, Khalifa Dia, une voix on ne peut plus autorisée, avec candeur ou naïveté, vient de faire une sortie largement relayée par les réseaux sociaux, sur la bien mauvaise façon dont Senelec aurait été gouvernée par Mouhamadou Makhtar Cissé et continuerait de l’être par son successeur Papa Demba Bitèye. Khalifa Dia regrette de n’avoir pas été nommé Directeur général, comme le lui aurait promis le Président Macky Sall, car cela aurait été pour lui une opportunité pour faire, au profit des populations de Ngoumba-Guéoul, comme Mouhamadou Makhtar Cissé, qui avait recruté plus de 1300 personnes provenant de Dagana, ou Papa Demba Bitèye qui recrute tous les ans plus de 300 nouvelles personnes. En d’autres termes, le recrutement massif de cette clientèle politique provenant de Dagana avait déjà renchéri les coûts d’exploitation de l’entreprise avec une hausse de plus de 33 milliards de francs Cfa de la masse salariale, une situation qui, faudrait-il le rappeler, avait été fustigée par certains syndicalistes. Sur ses factures d’électricité, le consommateur paie stoïquement la note de telles turpitudes.

Mais la grande question est de savoir les conditions dans lesquelles arriveraient à travailler ces personnels supplémentaires. Manifestement, leur recrutement ne procéderait pas d’une nécessité pour l’entreprise, autrement les emplois auraient été pourvus bien avant. Et dans quelles structures seront installés d’aussi nombreux agents ? Vont-ils s’asseoir les uns sur les autres ?

En effet, on peut bien deviner que de tels recrutements ne répondraient guère aux profils techniques nécessaires et pertinents. De nouveaux agents seront ainsi engagés pour des missions qu’ils ne sauraient remplir efficacement, au détriment de nombreux jeunes pourtant bien formés ou préparés pour occuper de pareils emplois. On peut, au regard de cet exemple, comprendre l’amertume des jeunes diplômés sénégalais aux portes du marché du travail ! En outre, ces personnels engagés pour des considérations politiques ne se sentiront en rien obligés d’occuper les emplois. On peut bien s’attendre que ces personnes resteront allègrement à domicile ou occuperont leur temps à d’autres activités. Ainsi, la porte est grande ouverte pour des emplois fictifs.

La stratégie de mouiller tout le monde

Il est assez amusant de relire les communiqués sanctionnant les réunions du Conseil des ministres. Il revient comme une phrase sempiternelle, que le chef de l’Etat a demandé l’audit de telle ou telle structure de l’Etat. Ainsi, au gré de l’actualité, la nécessité de fouiller la gestion des entreprises publiques se fait sentir mais c’est comme si jamais de telles missions ne devraient être conduites à terme. Ainsi, tout nouveau Directeur général qui arrive à un poste ne pourra que constater les dégâts provoqués par son prédécesseur. Les révélations dans les médias suscitent à chaque fois l’émoi et on en arrive à la conclusion que le nouvel arrivant ne saurait pas faire pire que son prédécesseur. Malheureusement, les mêmes méthodes dénoncées et décriées sont remises à la sauce du nouveau manager qui très rapidement va prendre le pli de son prédécesseur, surtout qu’il est de notoriété publique que les actes de mauvaise gestion les plus scandaleux ne sont pas sanctionnés. Un palimpseste d’actions limites pour satisfaire des clientèles politiques remplace ainsi les feuilles de route de nos managers ou dirigeants de structures publiques. Il est arrivé des situations où des dirigeants d’entreprises publiques, qui se sont illustrés comme de véritables prédateurs, en sortent avec les honneurs et sont applaudis à leur départ par ces centaines ou milliers d’employés qu’ils avaient pris le soin de faire recruter.

D’ailleurs, de tels dirigeants, en raison de leurs bons résultats électoraux, bénéficient le plus souvent d’une promotion en se hissant au gouvernement et ceci aux dépens des entreprises publiques qu’ils ont eu à gérer. Même quand ces nominations au gouvernement pourraient être des sanctions, elles n’en sont pas moins perçues par l’opinion comme des promotions pour celui qui en bénéficie. Pourquoi alors ne pas suivre les pas de son prédécesseur ? Il n’est donc pas surprenant que les révélations sur les travers de mauvaise gestion continuent de marquer l’image publique du Port de Dakar, de la Société Dakar Dem Dikk, de Senelec, de l’Office national d’assainissement du Sénégal (Onas), du Centre des Œuvres universitaires de Dakar (Coud), de l’Ofor, de la Poste entre autres.

Le modus operandi reste le même, on recrute à tour de bras des militants qui vont constituer un électorat dans son patelin et vous feront une haie d’honneur relayée dans les médias à votre départ. Quel est le patelin au Sénégal où un recrutement de plusieurs centaines de personnes ciblées ne changerait pas le cours des résultats d’une élection ? Le patron d’une société nationale qui se refuserait d’agir de la sorte est voué aux gémonies par ses proches. On a pu reprocher à un Directeur général d’une grande boîte d’avoir perdu l’élection locale devant un chômeur, parce qu’il n’avait pas recruté des jeunes de son fief électoral, du temps où il dirigeait une grande société nationale. De l’autre côté, les syndicats maison détournent le regard sur certains abus d’autant qu’au passage, ils sont servis sur la bête. Il faudrait bien acheter la paix sociale non ? La bamboula est étendue jusqu’aux amis et alliés politiques. Ainsi, tel Directeur général d’une entreprise publique arrive à proposer à des personnalités politiques influentes de leur réserver un certain quota de «jeunes à recruter», afin de leur donner en quelque sorte un coup de main sur le terrain politique. L’offre peut cependant ne pas être aussi magnanime. Ce serait toujours de bonne guerre de mouiller tout le système, en recrutant par exemple quelques personnes pour chaque responsable politique !

Le phénomène commencerait à gagner les plus hautes institutions de l’Etat avec des recrutements tous azimuts de conseillers et autres chargés de mission à un rythme et un nombre qui ne répondraient à aucune rationalité. Il revient au chef de l’Etat de mettre de l’ordre à tout cela car à la fin de la journée, tous les écarts et turpitudes sont versés à son bilan. Le Président Sall a aussi le devoir de prêcher par l’exemple car tout interventionnisme de sa part pour caser des «protégés» ou «recommandés» autorisera de la part de l’autorité chargée de satisfaire la demande, d’en profiter pour faire passer ses propres «dossiers» et ceci très souvent sans aucune retenue ou limite. La même logique prévaut quand un directeur d’une entreprise publique offre par exemple à des structures proches du chef de l’Etat des dizaines de billets pour le pèlerinage à la Mecque ! Ce dirigeant d’entreprise publique s’aménagera toujours la possibilité d’en distribuer à des catégories d’employés de sa boîte et à sa propre clientèle politique ou sociale. Les principes de la bonne gouvernance en pâtiront à tous les coups !

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